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Les écrivains Noirs de la langue française

4. Culture et civilisations L’UNIVERS ROMANESQUE D’OYONO Aloy U. Ohaegbu Imprimer Ethiopiques numéro 10 revue socialiste

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Ferdinand OYONO

de culture négro-africaine avril 1977

Auteur : Aloy U. Ohaegbu

Malgré son silence depuis l’année 1960 - date de la publication de son dernier roman, cet écrivain camerounais, Oyono, reste l’un des plus grands romanciers que l’Afrique ait connu. En effet, avec Mongo Beti, Aké Loba, Bernard Dadié, Benjamin Matip, et Cheikh Hamidou Kane, Oyono appartient à ce qu’on peut appeler les romanciers de la révolution africaine, à qui on peut trouver un précurseur en René Maran de Batouala [1]. Trois grands romans portent le nom de Ferdinand Oyono et expriment admirablement sa vision du monde : Une vie de boy [2], Le vieux nègre et la médaille [3], et Chemin d’Europe [4] « Roman de combat », [5] « roman satirique » [6] « roman du conflit colonial » [7], - ce sont là de divers essais de classification des romans d’Oyono par des critiques autorisés qui veulent déterminer l’orientation de l’œuvre de ce grand écrivain et diplomate. Ce qui saute aux yeux à la lecture des romans d’Oyono, c’est qu’ils sont des œuvres engagées dans une attitude révolutionnaire contre l’Occident ; non pas contre un Occident qui reconnaisse et pratique la justice, l’égalité et la liberté des hommes, mais justement contre cet Occident là dont la présence se marque par la colonisation et l’aliénation de l’homme colonisé. Nous pensons que pour mieux comprendre les romans d’Oyono il est utile, voire nécessaire, d’aller au-delà d’une simple classification de son œuvre ; il faut percer sa conception romanesque et pénétrer l’univers dans lequel se figent les événements de son récit et où il fait mouvoir ses personnages.

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Une vie de Boy

Une vie de boy, qu’on a souvent qualifié de « roman d’apprentissage » raconte la vie d’un jeune garçon africain, Toundi, qui fuit l’autorité paternelle pour chercher plus de liberté et de bonheur dans le service des Blancs qui travaillent pour l’Eglise et l’Administration - deux institutions qui se présentent dans les romans d’Oyono comme deux armes de la même oppression coloniale. Nous assistons dans ce roman au passage de l’enfance à l’âge adulte du héros et nous vivons avec lui la joie et la tristesse qui jalonnent sa vie depuis la famille jusqu’à la prison, la fuite et la mort - en passant par les pères Gilbert et Vandermayer, le Commandant Robert et sa femme, le Commissaire de police (Gosier d’Oiseau) et régisseur de prison M. Moreau. Cette œuvre n’est ni anti-France ni anti-Française, c’est plutôt un témoignage, voire une mise en accusation des forces animatrices du monde d’injustice dans lequel évolue le jeune héros. Car celui-ci goûtera les affres de la mort pour avoir découvert malgré lui, les infidélités de l’épouse de son maître européen - le Commandant de cercle. Dans la même veine, le Vieux Nègre et la médaille relate avec une ironie mordante les aventures d’un vieux paysan camerounais qui a « beaucoup fait pour faciliter l’œuvre de la France dans ce pays », et qui se croit l’ami des Blancs. En effet, il a donné ses terres aux missionnaires et ses deux fils à la guerre où ils sont morts en combattant pour la France. Pour récompenser Meka de ses pertes et des services rendus, l’Administration coloniale décide de le décorer d’une médaille le 14 juillet - jour de la fête nationale de la France. Il se dépense pour se procurer une veste qui convienne à la distinction que va lui conférer la décoration. Hélas ! avant de recevoir la médaille il est obligé d’attendre une heure dans un cercle chaud, sous le soleil tropical, et lorsqu’on la lui « colle sur la poitrine » il la perd dans une tornade qui s’abat sur la case dans laquelle on boit le vin d’honneur. Pour avoir osé entrer, sans une lampe, dans « le quartier européen », Meka est brutalisé et mis en prison par les policiers de la même Administration coloniale qui vient de le décorer. C’est alors seulement qu’il comprend la tragédie de la situation coloniale et la gravité de ses propres pertes. Relâché, il rentre au village désillusionné. Avec Chemin d’Europe l’exploration du monde blanc et de ses valeurs par le héros d’Oyono semble se compléter. Le personnage central, Aki Bernabas est un jeune Noir renvoyé de séminaire mais qui nourrit depuis son enfance le rêve d’aller poursuivre ses études en France. Mais avant que ne se réalise cette ambition il sera l’objet de la malédiction de son père, ce « pieux vieillard à la gifle facile », et exercera plusieurs métiers - rabatteur chez un commerçant grec, répétiteur dans une famille française, scribe et guide de touristes pour M. Hébrard - métiers qui le mettent en contact avec la petite communauté européenne établie dans son pays. Dans ce roman Ferdinand Oyono nous raconte, avec un style plus ou moins haché, bien que comique les aventures de ce jeune homme dans un monde hostile.

De la structure sociale à la structure romanesque

On peut remarquer que le contexte historique dans lequel s’insèrent les romans d’Oyono couvre toute la période coloniale ; le Cameroun en particulier et toute l’Afrique colonisée en général en constituent le paysage humain. Ainsi l’auteur ne nous peint-il pas l’Afrique idyllique et paisible de l’Enfant Noir [8] de Camara Laye, ni la chaudière du Devoir de violence [9] de Ouologuem, mais plutôt une Afrique assujettie et humiliée, qui lutte pour se libérer du joug colonial. La société coloniale implique colonisé et colonisateur, l’un représentant le monde noir et l’autre le monde blanc. Les personnages et les événements que nous présente Oyono tirent donc leur substance de l’expérience vécue de l’auteur dans cette société mixte, et on ne peut comprendre leur physionomie et leur psychologie que dans ce contexte. Le choix de cette société hétérogène aux intérêts dissemblables, voire opposés, comme base de la fiction romanesque d’Oyono n’est ni fortuit ni gratuit ; il a une fonction précise et même déterminante. Il permet au romancier de préparer les antagonismes et les affrontements entre ses personnages qui, presque toujours, se groupent nettement en Blancs et Noirs et présentent ainsi une image fort fidèle du « monde antithétique » dans lequel vivent l’auteur et les siens colonisés. Une fois ce rapport établi, Oyono peut tout aisément démontrer, à travers ses personnages qui se rencontrent, se déçoivent et se haïssent, la situation d’incommunicabilité et d’incompréhension entre des hommes (colonisés et colonisateurs) qui devraient pourtant s’aimer, se tolérer et se compléter. Une étude attentive de tous les romans d’Oyono révèle que leur architecture obéit à cette opposition fondamentale. Entre Toundi, héros d’ Une vie de boy, le Commandant et ses congénères un gouffre de malentendus se creuse ; Meka, personnage central du Vieux nègre et la médaille, Engamba et Essomba (tous noirs) s’acharnent contre la petite communauté européenne de la présence coloniale parce que, selon eux, « rien de ce que nous vénérons n’a d’importance à leurs yeux. Nos coutumes, nos histoires, nos remèdes, nos hommes mûrs, tout cela c’est comme les affaires de leur boy »... [10] Aki Barnabas du Chemin d’Europe voit dans Kriminopoulos, Mme Gruchet, les Hébrard et le Gouverneur tous blancs - de grands obstacles contre la réalisation de sa personne et de son bonheur. Sans cette technique de division à base raciale, pour ne pas dire raciste - Blanc/Noir ; Colonisateur/Colonisé division qui donne à des situations conflictuelles, le roman d’Oyono perdrait l’essentiel de son message, sa vigueur et, peut-être, sa pleine saveur. Franz Fanon disait dans les Damnés que « le monde colonial est un monde compartimenté... le monde colonisé est un monde coupé en deux » [11]. Cette remarque s’avère véridique lorsqu’on l’applique à la structure et structuration interne du roman d’Oyono. La ville de Dangan dans Une vie de boy est « divisée en quartier européen et en quartier indigène », les maisons du quartier européen sont « au toit de tôle », mais les cases du quartier indigène sont « en poto-poto ». De même, dans Le Vieux nègre et la médaille le héros est impitoyablement battu et conduit en prison pour s’être aventuré dans le quartier européen. C’est avec tristesse mêlé de haine que le héros de Chemin d’Europe, Aki Barnabas, nous raconte le traitement que lui et Bendjanga-Boy ont reçu lorsqu’ils sont entrés dans un club des Blancs :

« ... Ce qui ne veut pas dire que poussé par une masochiste détermination, j’étais lové dans un sanctuaire d’amertume où je passerais mes jours à égrener en murmurant inlassablement un chapelet de : je suis un nègre ! je suis un nègre ! Mais l’intense révélation que j’en eus, en entrant dans ce club européen où l’on ne tolérait que ces « blancs-couillons » qui, en nous apercevant, avaient instinctivement porté leurs mains à leur visage, comme pour se protéger de notre impertinente négritude en ces lieux où on leur avait fait peut-être oublier qu’ils étaient noirs, vint essentiellement du silence angoissé, électrique, qu’avait causé notre noire et insolite apparition ». [12].

Dans un monde ainsi conçu la fraternité disparaît, cédant place à la frustration et à la dépersonnalisation du nègre - une réalité inacceptable à Oyono. C’est pourquoi, dans un geste de témoignage, l’auteur nous présente, à travers ses personnages et les événements, les horreurs d’un monde tortionnaire où les Noirs sont la victime et les Blancs le bourreau. Souvent, il faut l’admettre, le romancier recourt à la dramatisation des faits pour besoin de la cause : Toundi, héros d’ Une vie de boy est cruellement battu par le Commissaire de police - Gosier d’Oiseau ; il passe par la prison et finit par la mort ; le vieux Meka du Vieux nègre et la médaille est lui aussi, battu et humilié par les gardes ; Aki Barnabas de Chemin d’Europe bat les Hébrard. Si Oyono se complait à dépeindre toutes ces scènes de heurts et de malheurs, ce n’est pas par désespoir devant un monde qui ne se tient plus, c’est plutôt par le désir de témoigner l’injustice qui semble s’institutionnaliser d’une part, et d’autre part pour exprimer non seulement la prise de conscience de l’homme noir mais aussi sa révolte éventuelle qui aboutira à la destruction du monde divisé et à la restauration de la dignité de l’homme colonisé.

Morphologie des personnages

Un examen attentif des personnages privilégiés d’Oyono, c’est-à-dire, de ceux qui reviennent fréquemment dans ses romans, révèle qu’ils sont habituellement un jeune écolier et paysan noir qui rêve à une vie meilleure, un chef de village ou de famille qui perd progressivement son autorité à l’Administration coloniale, un catéchiste africain, souvent mystificateur, tel Ignace Obébé du Vieux nègre et la médaille, des putains telles Sophie d’ Une vie de boy, Anatatchia de Chemin d’Europe. Tous ces personnages représentent le monde colonisé dont le romancier nous montre le bouleversement. Quant au monde européen que l’auteur prend souvent pour cible, on le perçoit à travers le Commandant et sa femme, le Gouverneur tel M. Dansette de Chemin d’Europe, le régisseur de prison, le Commissaire de police surnommé Gosier d’Oiseau, le missionnaire tel le père Vandermayer, le commerçant (souvent grec ou crétois) comme Kriminopoulos et Hébrard, le grand cercle. Oyono met tous ces personnages en contact, les uns avec les autres pour qu’ils puissent se révéler les uns par les autres et dévoiler par leurs actions la tragique incompréhension et contradiction qui animent le monde dans lequel ils se meuvent. Il mobilise tous les ressorts du récit pour imposer la présence de ces personnages au miroir de qui on peut mesurer les rapports humains dans la société coloniale. Les personnages d’Oyono se conçoivent souvent comme des projections de l’auteur dans ses rapports avec l’organisation socio-politique de la période coloniale. Ils sont des « personnages types » qui assument les caractères ou les souffrances d’une classe sociale, d’une profession du temps que couvre la fiction romanesque. C’est pourquoi on voit se résumer en M. le commandant, et en Mme la Commandante, en M. Moreau, en Gosier d’Oiseau et en Vandermayer d’ Une vie de boy les caractères de la petite communauté européenne plongée dans l’œuvre de colonisation. D’autre part Toundi d’ Une vie de boy, Aki Bamarba de Chemin d’Europe et Meka du Vieux nègre et la médaille, tous ces hommes, bousculés, contrariés dans leurs aspirations légitimes, battus, emprisonnés, Hommes qui n’ont aucune prise sur leur destin représentent, dans l’optique d’Oyono, l’humanité africaine colonisée et opprimée et que le romancier semble inviter à agir pour se libérer. Aussi les romans d’Oyono marquent-ils le point culminant de la prise de conscience de l’auteur devant les injustices de la colonisation. La plupart du temps les personnages européens font piètres figures ; au miroir, parfois grossissant, d’Oyono ils mènent une vie scandaleuse, en désaccord avec l’idéal de la « mission civilisatrice » européenne chez les Noirs. Pourquoi ces liaisons amoureuses peu attendues entre la prostituée africaine, Sophie, et l’ingénieur blanc ? Entre l’épouse du Commandant et M. Moreau, régisseur de prison ? Entre mademoiselle Gruchet et le prêtre blanc, son précepteur ? Entre M. Gruchet et la putain Anatchia - « masse de chair molle facilement liquéfiable et en perpétuelle croissance de bête châtrée depuis qu’on l’avait débarrassée de ses ovaires... » [13], pourquoi ces liaisons inattendues sinon des moyens dont Oyono se sert pour détruire ce qu’on a pris l’habitude d’appeler « le mythe de la supériorité blanche » ? On peut comprendre l’attitude de l’auteur à cet égard, si l’on se souvient qu’il milite contre la pérennité de la domination et de l’exploitation de son peuple par une force étrangère. Oyono a l’habitude de se rire des personnages européens qui représentent cette force étrangère ; toutefois, son rire semble être un pleur camouflé - signe d’un désarroi intérieur. Roger Mercier dirait qu’il s’agit de « la revanche du faible qui, ne pouvant se faire raison, se venge des maux dont il souffre en riant de ceux qui en sont la cause » [14]. Le héros d’Oyono est toujours sous l’influence d’une poussée incoercible vers les valeurs occidentales qu’il ne connaît que par l’extérieur et sur lesquelles il a beaucoup d’illusions. Il veut connaître à fond les secrets de la vie de ses maîtres européens, de leur progrès technique. Toundi a fui la maison de son père pour suivre les Blancs. Cherchant à expliquer la raison de son action il dit : « A vrai dire, je ne m’y étais rendu que pour approcher l’homme blanc (père Gilbert) aux cheveux semblables à la barbe de maïs, habillé d’une robe de femme, qui donnait de bons petits cubes sucrés aux petits Noirs » [15]. Ces bons petits cubes sucrés sont porteurs de valeurs nouvelles auxquelles la jeunesse africaine ne peut résister. D’autre part Toundi apprend du père Gilbert comment lire et écrire, mais plus tard il tourne cette science contre les congénères de son bienfaiteur ; à la mort du père Gilbert la tentation de l’Occident vainc Toundi : il passe au service du père Vandermayer, puis à celui du Commandant - véritable consécration de son espoir. Son ambition est de devenir l’égal de ses maîtres européens et de communier pleinement avec eux, mais il sera victime de cette ambition. Si Meka, héros du Vieux nègre et la médaille a donné ses terres aux missionnaires et ses « deux fils à la guerre où ils ont trouvé une mort glorieuse » [16], c’est pour faciliter« l’œuvre de la France » dans son pays et mériter l’amitié et la médaille des Blancs. La France, aux yeux d’Aki Barnabas, est une terre promise qu’il fera tout pour atteindre. Ce charme exotique qu’exerçent la France et ses valeurs sur le personnage d’Oyono nous apparaît comme un procédé grâce auquel le romancier veut pénétrer, pour en montrer les vérités profondes et parfois amères, le monde du colonisateur. Le procédé permet à Oyono de démontrer également la lente désorganisation de l’équilibre de la société traditionnelle et le désir de la jeunesse de s’évader du système conçu du village. Les schémas suivants peuvent jeter plus de lumière sur les différentes étapes du mouvement du héros d’Oyono vers le monde blanc.

A. Une vie de boy

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Schema de progression

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[1] René MARAN, Batouala, véritable roman nègre, Paris, Albin Michel, 1921.

[2] Paris, Julliard, 1956.

[3] Paris, Julliard, 1956.

[4] Paris, Julliard, 1960

[5] Bernard MOURALIS, Le roman africain et les modèles occidentaux, in Annales de l’université d’Abidjan, Série D, Lettres Abidjan, 1970, p. 90.

[6] Robert PAGEARD,Littérature négro-africaine, Paris Le livre africain, 1966, p.86.

[7] Roger MERCIER, Les écrivains négro-africains d’expression française, Les dossiers de TENDANCES, N° 19, Avril 1966, p. 19.

[8] Camara LAYE, L’Enfant Noir, Paris, Plon, 1953.

[9] Yambo OUOLOGUEM, Le Devoir de Violence, Paris, Seuil, 1968

[10] Ferdinand OYONO, Le vieux nègre et la médaille, Paris, Union Générale des Editions, 10/18, 1972, p. 168 (Toutes les autres citations de ce livre sont tirées de cette édition).

[11] Franz FANON, Les Damnés

[12] Ferdinand OYONO, Chemin d’Européen Paris Union Générale des Editions, 10/18, 1973, p. 180. (Toutes les autres citations de ce livre sont tirées de cette édition)

[13] Ferdinand OYONO, Op. cit., pp. 108-109.

[14] Roger : MERCIER, Les écrivains négro-africains d’expression française. p. 20

[15] Ferdinand OYONO. Une vie de boy, Paris, Presses Pocket, 1972. P. 16 (Toutes les autres citations de ce livre sont tirées de cette édition).

[16] Ferdinand OYONO, op. cit. p. 26


- LA NEGRITUDE A L’ERE SYMBIOTIQUE
- LA CULTURE EST DEVELOPPEMENT

sources :http://www.refer.sn/ethiopiques/article





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