| Les écrivains noirs de l’Afrique francophone |
Le second souffle des littératures noires francophones
Avec sa riche moisson de romans issus des Antilles et de l’Afrique noire, l’année 1996 a rappelé l’étonnante vitalité des littératures noires francophones. Des littératures irriguées par une imagination puissante et portées par une langue française transformée, libérée du purisme, devenue désormais langue de création des mondes en devenir.
ssor et renouveau, telles semblent être en cette fin de siècle les principales tendances de la production romanesque de la Caraïbe et de l’Afrique noire francophone. Plus de titres ont paru au cours des cinq dernières années, disent les spécialistes, que pendant le demi-siècle écoulé. L’essor de la francophonie afro-caribéenne se mesure aussi au succès populaire, notamment, des Martiniquais Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant, de la Guadeloupéenne Maryse Condé, de l’Ivoirien Ahmadou Kourouma, ou des Congolais Henri Lopès et Sony Labou Tansi, dont la plupart des romans existent en édition de poche. ils sont également distingués par des jurys littéraires, qui, en récompensant les francophones avec une remarquable perspicacité (notamment en attribuant, en 1992, le prix Goncourt à Patrick Chamoiseau pour son roman Texaco, aux éditions Gallimard) ont certainement contribué à accroître leur « visibilité ».
L’historiographie littéraire retiendra sans doute aussi que cette réussite éclatante de la fiction afro-caribéenne est allée de pair, ces dernières années, avec un renouvellement parfois radical du personnel et de l’inspiration littéraires.
Les fils rebelles d’Aimé Césaire

- Patrick Chamoiseau
Patrick Chamoiseau
Le romancier martiniquais Patrick Chamoiseau, prix Goncourt 1992 pour Texaco.
Ce n’est pas le moindre des paradoxes de la francophonie africaine et caribéenne que la rupture avec le riche, mais problématique, héritage des grands ancêtres que sont le Martiniquais Aimé Césaire et l’ancien président du Sénégal Léopold Sédar Senghor ait pratiquement coïncidé avec les célébrations officielles du quatre-vingtième anniversaire du premier et du quatre-vingt-dixième anniversaire du second. Une esthétique de rupture qui n’est peut-être pas étrangère à la fécondité retrouvée de la littérature francophone ! Aux Antilles, la rupture avec la parole césairienne s’est faite au nom de la créolité, versant fondamental de l’identité caribéenne, que la nouvelle génération d’écrivains, arrivés à maturité dans les années 80 (notamment Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant et les Guadeloupéens Ernest Pépin et Gisèle Pineau) reproche à Aimé Césaire d’avoir occulté au profit de la « négritude1 » et de la « francité2 ». « Ni Européens, ni Africains, ni Asiatiques, nous nous proclamons Créoles », clament-ils, s’engageant à mieux enraciner leurs oeuvres dans l’esthétique de la tradition orale créole. Ils proposent d’écrire des oeuvres authentiques d’où ne seront bannies ni la grandeur humaine des petits peuples, ni l’épaisseur de la vie des mornes faubourgs, des marchés aux légumes et des « pitts » vulgaires (lieux où se tiennent les combats de coq) délaissés par l’épopée césairienne.
Ces professions de foi publiées pour la première fois en 1989 dans un essai collectif, véritable livre-manifeste intitulé Eloge de la créolité (éd. Gallimard), préfigurent l’avalanche de récits à la fois étranges et jouissifs qui ont fait depuis la réputation de l’école de la créolité antillaise. Ces récits ont pour titres Texaco de Patrick Chamoiseau, Eau de café (1991) et la Vierge du grand retour (1996) de Raphaël Confiant (chez Grasset), la Grande drive des esprits (le Serpent à plumes, 1993) et l’Espérance-macadam (Stock, 1995) de Gisèle Pineau, l’Homme au bâton (1992) et Tambour-Babel (1996) d’Ernest Pépin (chez Gallimard), Moi, Trésilien-Théodore Augustin (Stock, 1996) du Martiniquais Xavier Orville, pour ne citer que les plus notoires ou les plus récents.
Leurs auteurs, qui se distinguent par leurs sensibilités spécifiques ou par leurs convictions idéologiques, mettent pourtant en scène des obsessions communes liées d’une part à l’indéfinissable identité antillaise tiraillée entre la francité fantasmée et la créolité méprisée, et d’autre part à la mémoire douloureuse du passé de traite et d’esclavagisme. L’univers que ces thèmes évoquent est un univers de savanes et de faubourgs où le réel cohabite avec le magique, les rires avec les pleurs, la brutalité - pas seulement phallique - des « hommes-au-bâton » avec l’héroïsme au quotidien d’admirables figures de femmes dont Marie-Sophie Laborieux, narratrice et personnage central de Texaco, demeure indubitablement le prototype exemplaire.
Gisèle Pineau
La romancière guadeloupéenne Giséle Pineau : l’une

- Gisèle Pineau
des figures de la seconde génération d’écrivains noirs francophones.
Enfin, ces nouveaux récits antillais séduisent le lecteur par l’inventivité de leur langage, « habité par les mots et surtout l’imaginaire créoles ». Le français hyperclassique d’un Aimé Césaire s’étant révélé inapte à exprimer la réalité créole dans toute son intimité d’une part, et, d’autre part, le créole n’existant pas encore comme une langue constituée, les défenseurs de la créolité ont dû inventer leur propre langage, qui, sans se départir des lois de la rhétorique française, laisse entendre le souffle des maîtres-conteurs et les intonations des parlers populaires. Né du frottement de deux langues, ce langage, que le grand écrivain français d’origine tchèque Milan Kundera a appelé « le français chamoisisé », donne la mesure de la puissante créativité du roman antillais contemporain.
Le renouveau de la fiction africaine
En Afrique, comme aux Antilles, la rupture avec le français académique de la négritude s’est révélée particulièrement féconde. Or, dans ce domaine, les romanciers de l’Afrique subsaharienne peuvent se targuer d’avoir plusieurs longueurs d’avance sur leurs confrères caribéens, car, chez eux, la révolution du langage littéraire s’est faite dès les années 70, lorsque l’Ivoirien Ahmadou Kourouma faisait paraître son roman les Soleils des indépendances (Seuil, 1970). Ce roman, par son entreprise audacieuse de transfert dans le français des structures et de la tonalité du malinké, a bouleversé l’écriture romanesque africaine.
Aujourd’hui, ce métissage linguistique étant définitivement entré dans les moeurs, les romans africains contemporains interpellent leurs lecteurs moins par leur dimension langagière que par la vision singulière qu’ils véhiculent d’un monde désarticulé où règnent en maîtres le grotesque, le monstrueux et l’absurde, comme en témoignent quelques-uns des romans parus cette année.
Dans les Honneurs perdus (éd.Albin Michel) qui a valu à son auteur le Grand Prix du roman de l’Académie française 1996 et qui, malgré les légitimes accusations de plagiat3 qu’il a éveillées chez les critiques, demeure un très grand roman de l’absurde-, l’écrivain camerounais Calixthe Beyala décrit dans toute son horreur le monde des bidonvilles. Un monde habité par des êtres étranges et où les maisons « sont construites avec les vomissures de la civilisation ». On retrouve le même pessimisme chez le Malgache Raharimanana (Lucarne, Le Serpent à plumes, 1996) ou le Congolais Daniel Biyaoula (l’Impasse, Présence africaine, 1996), qui racontent avec une lucidité violente la corruption, la misère et l’aliénation qui sont le lot quotidien de l’Afrique post-coloniale.
Témoin par excellence de la déshérence et de l’abjection, le récit africain des années 90 n’est pas pour autant dépourvu d’espoirs. Il suffit pour cela de lire Cahier nomade, le dernier livre du Djiboutien Abdourahamane Waberi, et la Maison qui marchait vers le large (le Serpent à plumes, 1996) du Mauricien Carl de Souza. Dans ces pages, où le récit se fait tantôt nostalgique tantôt allégorique, ressassant le passé pour conjurer les tragédies du présent, l’Afrique et sa périphérie redeviennent ce confluent de mythologies, de peuples et de passions qu’elles ont toujours été et les dérives contemporaines incarnent les fécondités à venir.
Tirthankar Chanda
1. C’est en 1933-35 que Léopold Sédar Senghor et Aimé Césaire ont inventé le mot de « négritude ». Définie comme l’ensemble des valeurs culturelles et spirituelles de la civilisation négro-africaine, la négritude a été le principal instrument idéologique de la libération des Noirs colonisés.
2. La francité désigne l’acquisition de la langue et de la culture françaises, qui reste encore aujourd’hui le seul moyen de promotion sociale aux Antilles.
3. Les soupçons portent désormais sur plusieurs de ses sept romans. Voir l’enquête du magazine Lire de février 1997.
http://www.diplomatie.gouv.fr/label...